Le passage de Saint-Nicolas (Le Rallic) La semaine de Suzette n°44 du 2 décembre 1926 (22 année)


Voici un récit tiré de la semaine de Suzette n°44 du 2 décembre 1926 (22 année) évoquant Saint-Nicolas, le saint patron de la Lorraine. Le texte de Marguerite Bourcet est évidemment adapté à un lectorat de jeunes filles. Les illustrations sont signées Étienne le Rallic.

NOUS sommes au 6 décembre. Aujourd’hui, en Lorraine, tous les enfants sont en liesse, car c’est le soir que, dans les cheminées, passera le grand saint Nicolas. Dans certaines bourgades, ô merveille, ô miracle, il arrive que c’est saint Nicolas lui-même, en chair et en os, qui fasse son apparition. Pourtant, je m’en vais vous révéler un gros secret en comptant sur votre discrétion : quelquefois, le bon saint Nicolas a une « tournée » si considérable et tant de cheminées à garnir de joujoux, qu’il n’a pas le temps de visiter en personne, dans une seule soirée, tous les villages où il a coutume de descendre. Dans ce cas, il charge un jeune homme de la ville de le remplacer, de revêtir la houppelande et la longue barbe blanche du vénérable évêque de Myre et d’aller de maison en maison distribuer félicitations ou réprimandes, au grand émerveillement des enfants.

Cependant, en ce soir de joie, Yvette et Annie sont toutes mélancoliques… Les autres années, c’était toujours si gai la soirée de la saint Nicolas ! On allait la passer en famille chez M. de Chazoux, le parrain d’Yvette ; le bon vieillard s’ingéniait à gâter les petites filles, on s’amusait aux spirituelles saillies de François, son petit-fils, on chantait en Chœur les vieux refrains lorrains, on croquait à pleines boîtes des bergamotes et des chocolats de Nancy, et la soirée filait comme un délicieux rêve. Mais cette année, hélas ! tout cela est fini : le deuil s’est abattu sur la vieille demeure. A la suite d’une discussion entre M. de Chazoux et François, celui-ci a quitté pour toujours la maison familiale et l’aïeul, anéanti de chagrin, s’est muré dans une morne et farouche tristesse. Ah ! si le cher transfuge voulait seulement revenir implorer son pardon, comme l’aïeul ouvrirait vite les bras à l’enfant prodigue ! Mais son attente est vaine et François n’est jamais revenu.

Combien le dîner sera lugubre, ce soir, ce dîner auquel le pauvre M. de Chazoux, qui ne reçoit plus personne et ne sort plus jamais de chez lui, a voulu, malgré tout, les convier. C’est à cela qu’Annie et Yvette songent, assises au petit salon, tandis que maman est allée faire une visite. Au dehors, la neige tombe, il fait froid, il fait presque nuit, et les deux petites filles, silencieuses, se sentent le cœur bien gros. Soudain, un bref coup de sonnette, un pas précipité dans le couloir… et un cri :
—    François !… Vous ici ! Il a maigri, il a changé, et comme il paraît triste !
—    Mes petites amies, je suis bien heureux de vous revoir. Et, cependant, j’ai tant de chagrin !
Et,  devant  les enfants interdites, voilà le grand François qui se laisse tomber sur un fauteuil et sanglote, comme si son cœur allait se briser.

Pourquoi, ne pas revenir, François? murmure timidement Yvette, nous en serions tous si heureux !
Pourquoi? répond François d’un ton farouche. Ah ! mes pauvres petites amies, je suis bien revenu et plusieurs fois. Mais, hélas! j’ai, dans la maison même, d’implacables ennemis : les domestiques ou, plutôt, le régisseur et sa femme. Mon malheur les a réjouis, comprenez-vous : moi parti, ils peuvent, sans contrôle, tout à leur guise, piller la fortune d’un pauvre vieillard accablé et presque infirme. Aussi, maintenant, feront-ils tout pour m’empêcher de me rapprocher de lui ; mes lettres, je le sais, sont interceptées et, chaque fois que j’ai essayé de revenir crier mon repentir, obtenir mon pardon, je me suis heurté à leur inflexible mauvais vouloir : Nous ne vous laisserons pas entrer, nous avons des ordres formels! Pénétrer de force, faire un esclandre, je ne l’ai pas osé. Et, pourtant, je suis sûr qu’ils mentent, je suis sûr que si j’avais pu revoir mon aïeul, l’implorer, mon remords l’aurait touché, il m’aurait pardonné… Et je ne peux pas le voir, je ne peux pas… Ah ! c’est affreux!
Les deux petites, à leur tour, pleurent de tout leur cœur.
— Oh! François, dit Yvette d’une voix tremblante, nous allons tant prier pour vous ! Aujourd’hui, c’est justement la fête de saint Nicolas, il vous aidera, j’en suis certaine.
Et, tout à coup, son visage s’illumine : on croirait que le nom béni lui a inspiré une idée. Penchée à l’oreille de François, elle parle, elle parle…qu’a-t-elle imaginé?
C’est le Soir… Chez M. de Chazoux, le dîner vient de finir, dans une oppressante atmosphère de tristesse. A présent, le vieillard est assis dans le salon, au coin du feu. Les deux fillettes se sont installées à ses pieds.
Soudain, Yvette murmure cette question inattendue :
— Parrain, mon bon parrain, saint Nicolas viendra-t-il cette année?

– Hélas ! dans les maisons en deuil, saint Nicolas ne vient guère et, en deuil, ne le suis-je pas du pauvre François?
— Parrain, saint Nicolas est bon, il comprendra votre peine. Et puis, de le voir nous ferait tant de plaisir !
Cette insistance de la part d’Yvette, qui est d’ordinaire très discrète et très bien élevée, surprend un peu le vieillard. Néanmoins, comme il ne sait rien refuser à ces petites qui sont sa dernière joie, il donne des ordres aux domestiques pour que, s’il se présente, on fasse entrer saint Nicolas.
Comme elles sont nerveuses, Yvette et Annie ! Comme leur cœur bat quand, cinq minutes plus tard, un coup de heurtoir retentit. C’est lui, c’est saint Nicolas ! Un grand vieillard à houppelande, à barbe, à lunettes, traverse le vestibule et pénètre dans le salon.
Mais, que se passe-t-il? Tout à coup, saint Nicolas fait tomber son capuchon, arrache sa barbe blanche… et c’est le visage de François qui apparaît, ravagé d’émotion.
— Grand-père, pardonnez-moi ! Depuis si longtemps je veux vous dire mon repentir, ma douleur de vous avoir offensé, mon désir de revenir auprès de vous. Je n’ai pu y parvenir que par ce subterfuge. A présent, je suis à vos pieds, grand-père, pardonnez-moi !
Mais déjà l’aïeul a ouvert ses bras…
Et, maintenant, malgré l’hiver, le soleil brille sur la vieille demeure. D’ailleurs, d’ici quelques années, on prévoit, que son éclat sera bien plus joyeux encore, quand François aura épousé Yvette, la petite messagère qui, pour ramener le bonheur sous le toit de ses amis, s’est faite, pour un soir, la gentille et ingénieuse collaboratrice du grand saint Nicolas.