Une aventure de Durga Rani, reine des jungles par Pellos


Dans les profondeurs de son mystérieux domaine, Durga Rani coulait des jours heureux, jouant et bondissant d’arbre en arbre avec ses compagnons fami­liers, les singes. Mais un jour un vent d’inquiétude souffla sur la forêt… De toutes parts accouraient les animaux sauvages, affolés. Inquiète elle-même, Durga résolut de savoir ce qui pouvait les effrayer ainsi. Et, seule, elle se glissa à travers  les fourrés de la jungle, vers la région dont ils paraissaient tous venir. Elle ne tarda pas à être alertée par des éclats de voix qu’elle reconnut pour des voix humaines. Elle continua d’avancer en redoublant de prudence. Et elle frémit à son tour quand elle aperçut, dans une clairière, un groupe d’hommes de race blanche qui s agi­taient et délibéraient bruyamment en buvant le pernicieux alcool qui fait commettre les crimes.

« Nous ferons disparaître cette forêt et tous ses habitants! criaient les hommes blancs en heurtant leurs verres. Et nous la remplacerons par nos maisons et nos usines! Nous abattrons ces arbres pour en tirer le plus d’argent possible, et nous tuerons les éléphants pour vendre leur ivoire! « Que vais-je pouvoir faire pour protéger la libre forêt », se demanda avec angoisse Durga. Mais tandis qu elle hésite, les étrangers courent soudain à leurs armes, en se lançant entre eux des appels effrayés… C’est qu’un rugissement formidable vient de  monter des  profondeurs  de jungle. Et voici qu’apparaît, lent et fier, le roi sauvage des sauvages solitudes, le Tigre, qui n’a pas voulu fuir devant les envahisseurs et vient voir ce que sont et ce que veulent ces hommes, s apprêtant, s il le faut, à leur refuser le passage sur son territoire.

Le royal félin ne cherche pas à se dérober. Poussant une fois encore son terrifiant cri de guerre, il s’avance réso­lument, la tête haute, méprisant un danger que d’ailleurs il ne connaît pas tel qu’il est réellement, car il n’a eu affaire encore qu’aux mauvais fusils des peuplades voisines. « Le voici! Le voici! Feu de salve! » crient ensemble les étrangers en se grou­pant les uns contre les autres, sans pou­voir se défaire d’un violent sentiment de crainte qui les fait trembler. Et pour­tant que redoutent-ils? Leur puissance est sans limites!

Durga n’a pu supporter ce spectacle. D’un bond, digne du splendide fauve dont elle prend la défense, elle surgit de l’asile où elle se tenait cachée et apparaît, dans sa magique beauté souveraine, aux yeux des étrangers stupéfaits. Est-ce une apparition surnaturelle? Est-ce que les déesses des antiques légendes existent réellement? C’est ce que demandent les étrangers en présence de cette sorte de statue vivante qui s’avance à leur rencontre, sans armes, mais si majestueuse qu’ils abaissent devant elle leurs fusils, comme devant une puissance supérieure. « Qui êtes-vous ? ose enfin demander l’un d’eux. Que faites-vous, seule, dans cette solitude sans bornes? » Mais sans daigner répondre aux questions qu’on lui pose, c’est la fière reine, à son tour, qui interroge : « Que venez-vous faire ici, étranger? De quel droit menacez-vous les habitants de ce libre domaine? » Ce domaine, réplique le chef des étrangers, n’étant à personne, va devenir le nôtre, du droit de conquête. Nous en prenons possession, par la force s’il le faut, et nous y détruirons tout ce qui nous menace, à commencer par ce tigre. Où se cache-t-il? Laissez-nous passer! » « Et si pourtant je refuse? réplique fièrement la reine.  » « Prenez gardez, rien ne nous résiste! »  riposte l’étranger en élevant son arme. Mais un de ses compagnons le retient. « Pour être si téméraire, murmure-t-il, cette femme doit être aidée par quelque puissance surnaturelle. Méfions-nous ! »

Comme s’il avait compris les sentiments de Durga à son égard, le tigre s’est rapproché d’elle. A la grande stupéfaction des étrangers, elle le caresse doucement. « Tuez-le, pendant qu’il se présente sans défense! crie quelqu’un. » Des fusils se lèvent. Mais Durga se place résolument devant le fauve. « Pour le tuer, s’écrie-t-elle, il vous faudra d’abord me tuer… Osez-le donc ! ». Endurcis par leur désir de conquête et leur amour du profit, les étrangers au cœur dur n’hésiteraient peut-être pas à assassiner l’héroïque inconnue, s ils la savaient toute seule. Mais ils ignorent si elle n a pas dans la forêt toute une armée à son service. Ils décident alors de patienter et d’user, s’il le faut, de ruse. Le chef s’avance, la main tendue. « Noble étrangère, dit-il, au lieu de nous battre, faisons alliance. Vous pourrez vous-même en tirer avantage ! » L’homme a fait un signe et des serviteurs apportent des caisses, qu’il ouvre. Il en tire des bijoux, de l’or, qu’il étale sur le sol. « Ceci pourra être à vous, commence-t-il, si… »  Mais Durga, éclatant de rire, repousse du pied toutes ces richesses.

Dédaigneuse, elle se détourne sans vouloir en entendre plus. Et déjà elle s’éloigne entraînant avec elle le grand tigre. Les hommes offensés et honteux de ce mépris, chuchotent entre eux : « Elle doit être immensément riche! » supposent-ils. Mais le chef n’a pu supporter l’outrage. « Je me vengerai au moins sur cette bête qui n’est plus à craindre! » s’écrie-t-il. Et, le revolver au poing, il s’élance, pour mitrailler le tigre par derrière, avant que ni lui ni sa protectrice ne soient sur leurs gardes. Mais plus prompte encore que le félin,  la reine a vu venir l’ennemi. Elle se retourne d’un bond… Et de son petit poing, qui a pourtant la force d’une massue de bronze, elle abat à ses pieds l’homme, assommé.

Terrifiés, les hommes regardent leur chef, allongé sur le sol, inerte et la face tuméfiée. Ils efforcent de le ranimer en lui prodiguent leurs soins. Pendant que tous les Blancs sont occupés autour de lui, les serviteurs indigènes ont vu l’or et les bijoux oubliés par terre et, les uns après les autres, rampent pour s’en emparer sans se faire voir de leurs maîtres. Mais au moment de se les partager, une querelle éclate entre eux. Les voilà qui se battent! Les maîtres accourent, fouet à la main, frappent violemment les misérables, leur arrachent, pour leur propre compte, le peu de butin qu’ils ont ramassé, se l’approprient avec une égale convoitise… C’est un spectacle écœurant! Durga, qui riait tout à l’heure, se sent maintenant soulevée d’indignation. « Ces hommes sont abjects! songe-t-elle. Et c’est cela qui voudrait régner sur la libre jungle? Moi vivante, jamais je ne leur en laisserai le pouvoir! »
Cependant, remis peu à peu du coup magistral qui l’a abattu, le chef des Blancs songe déjà à sa vengeance. Après avoir délibéré, il décide de se remettre, à la tête de sa troupe, à la recherche de l’inconnue. Malgré leurs instruments d’orientation perfectionnés, ils s’égarent, s’enfoncent dans des régions de plus en plus impénétrables, y perdent toute direction, s’y épuisent en vains efforts, se dispersent en tous sens, dans la complète ignorance de leur but.  Attachée à eux comme à leur ombre, Durga les suit et les observe. Agile comme les panthères de sa jungle, elle grimpe parfois jusqu’aux cimes des arbres et, bondissant de branche en branche, elle les guette et écoute ce qu’ils disent.

 

Elle sait maintenant que rien pour eux n’a plus de valeur que l’or ou les pierres précieuses. Car à chaque fois qu’ils croient trouver dans le sol un de ces cailloux brillant, ils cherchent, creusent, travaillent jusqu’à l’épuisement pour s’en rendre maîtres. Mais cet or doit porter avec lui une malédiction. Un soir, elle a vu, à l’écart, un de ces hommes assassiner froidement celui qui paraissait son meilleur compagnon, pour lui voler un peu de cette misérable poussière, qu’il s’était donné tant de peine à recueillir. Ces hommes insensés ont continué leur marche désespérée et maintenant ils sont perdus sans aucune chance de retour dans la région la plus impénétrable de la jungle, où Durga elle-même ose à peine les suivre. Elle est accablée de désespoir en voyant que ces envahisseurs cupides finissent par se supprimer les uns les autres sans même qu’elle ait besoin d’intervenir.  Elle est affligée par leur sort. Car Durga est la libre enfant de la Nature, ignorante de la haine et prompte à la pitié pour tout être qui souffre, fût-il son pire ennemi.

 

Chaque fois que l’un de ces désespérés tombe, abandonné des autres, elle s’arrête auprès de lui pour adoucir ses derniers moments. Enfin, il n’en reste plus que deux! L’un est le chef brutal, féroce, qui a jusqu’à présent dominé ses compagnons par la force, avant de les sacrifier pour son propre salut. L’autre est le plus jeune de la troupe, presque un enfant, qu’on a épargné parce qu’il rendait service à tous et qu’on l’obligeait aux plus pénibles besognes.

Mais à présent, il s’agit pour chacun de survivre : rien de plus! Pour arracher à son misérable compagnon le peu de vivres et la dernière goutte d’eau qu’il a su économiser, il n’hésite pas à se jeter sur lui, à le frapper sauvagement. Durga ne peut supporter cela. Elle s’élance et engage la lutte. Atterré devant cette sorte d’apparition surnaturelle, le jeune étranger croit sa dernière heure venue. Mais la reine le rassure. Et, le visage animé de son mystérieux sourire, elle lui ordonne de la suivre. Elle le conduit jusqu au cœur de son domaine, dans cette sorte de paradis ou elle a établi sa demeure et où tous les biens de la Terre, du moins ceux qui sont simples et purs, lui sont prodigués.

Pendant que l’homme qu’elle a sauvé reprend ses forces, elle se met en route vers un but qu’il ignore, sûre qu’il ne bougera pas pendant son absence.
Trois jours plus tard, elle est de retour auprès de l’étranger. Alors, elle dépose devant lui quelques objets qu’elle a rapportés de son voyage et étale sous ses yeux éblouis des diamants, des rubis, des émeraudes, d’une valeur mille fois supérieure à ceux que le chef lui avait offerts. Tout ceci est à toi. étranger, dit-elle, si tu jures de partir, sans intention de retour. Je le jure! s’écrie-t-il, fou de joie à la vue de ces richesses.

Le jour du départ, Durga Rani indique au jeune homme la route qu’il doit suivre. Elle le regarde disparaître à l’horizon. Elle songe que, si la paix est revenue pour elle, le malheureux emporte avec lui la souffrance et la haine. Car toutes ces vaines richesses ne servent qu’à susciter la jalousie et la convoitise et n’ont jamais le bonheur à personne.

Les aventures de Durga Rani ont été publiées dans Fillette en 1947.