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Brick Bradford alias Luc Bradefer : héros de science fiction

S’il est une bandes dessinée de science-fiction qui a bercé les lecteurs de « l’âge d’or », c’est bien celle de Luc Bradefer. Car si Guy l’Eclair constituait un space-opera, on en arrivait bien souvent au cœur de ses aventures à oublier qu’il était sur une autre planète et seuls les fusées et les monstres venaient nous le rappeler.

Certes, Mandrake présentait des épisodes passionnants dont le « Monde à X dimensions » et « La face cachée de la Lune » sont les plus éminents, mais ils étaient entrecoupés d’histoires de cirque, de chasse au trésor, d’homme à deux têtes, d’ours fantôme, aventures d’une orientation bien différente.

Brick Bradford et la Science Fiction

Comment se présente donc la science-fiction dans l’œuvre de W. Ritt et Clarence Gray ?

Nous pouvons en distinguer deux périodes: celle qui précède l’invention de la chronosphère et celle qui suit, surtout passé le premier épisode de voyage dans le temps, épisode riche en inventions et en belles images. Car ensuite, nous tombons dans le système et la facilité avec de longues explorations du passé tout d’abord, puis des péripéties souvent brèves où la chronosphère, devenue aussi astronef, n’est plus qu’un prétexte. Ainsi, l’intérêt diminue (sauterelles géantes et lémurien titanesque ne mènent pas loin) et les thèmes se répètent, seuls les épisodes de l’empire Inca et du duel de Brick Bradford contre le champion indien nous ramènent aux belles heures du voyage au centre de la terre, le reste est plat, primaire et devient odieux lorsque, par on ne sait quelle aber­ration, l’auteur fait intervenir l’insupportable gamin typiquement américain qui sert de compagnon au héros.

A cette période décadente de l’après-guerre, nous pouvons opposer l’exploration de la pièce de monnaie débutant comme une en­treprise scientifico-technique en proie aux convoitises de mégalomanes sans scrupules et se terminant par l’apothéose d’un space-opera dans un monde inconnu aux galaxies innombrables. Le voyage au cœur de la Terre nous plongea, des années durant ; l’épisode Aztèque en est le sommet ; la beauté des couleurs en faisait un enchan­tement. Quant au Robot géant, quelle créa­tion ! Quelle impression d’angoisse se déga­geait du contraste entre la force et le gigan­tisme de cette créature invincible et le monde minuscule des hommes !

L’invention de la chronosphère, elle, fit l’effet d’une bombe : le départ pour l’avenir, l’arrivée, le film de l’histoire de la terre, les aventures au 70e siècle, là encore un plaisir des yeux et de l’esprit. William Ritt et Clarence Gray n’attei­gnirent plus jamais de tels sommets. On pourra nous objecter que dans la bande quotidienne, la science-fiction n’avait pas l’exclusivité : « Le Vieux de la montagne » et « Fuego le pirate »> sont des exemples d’aventures pures et simples. C’est exact, mais ce ne sont que deux épisodes au milieu des autres et seul le long et pénible récit africain paru dans « Donald » viendra ren­forcer cette thèse ; n’oublions pas toutefois que même dans ces aventures bien terres­tres, voire banales, une touche de s.f. appa­raît parfois comme dans Témudjin. Nous pouvons donc dire que les thèmes de science-fiction sont dominants dans « Brick Bradford ».

Dans l’ensemble, ces aventures relèvent du space-opera au sens large du thème, disons aux aventures de science-fiction ; d’aucuns verront peut-être des éléments socio-politiques dans la peinture des mondes explorés, ces éléments sont secondaires, ils ne servent qu’à bâtir un cadre aux péripéties science-fictionesques si l’on ose dire. Nous pouvons distinguer deux grandes voies dans la science-fiction : celle qui consiste en une exploitation d’inventions scientifiques ou techniques (élément 85, machine à explorer le temps, inventions diverses de Kopak…) et celle à base dirons-nous « accidentelle », c’est-à-dire où un thème de science-fiction se développe autre­ment qu’à partir d’un point de départ scien­tifique ou technique ; le voyage au centre de la Terre en est le type.

Effectuons donc un premier bilan : les grands thèmes : celui du monde perdu auquel se superpose celui de la terre creuse, le voyage dans le temps, « l’homme qui rétrécit », les robots, l’être titanesque, ce n’est déjà pas mal et uni­quement pour les grandes lignes directrices, le détail étant encore plus riche. La terre creuse avec, au centre, un monde homologue du nôtre, dès 1913, Burroughs l’avait campé avec son cycle de Pellucidar, et bien avant lui, Jules Verne en avait jeté une esquisse timide par son étendue mais hardie par sa peinture, avec le « Voyage au centre de la Terre ». Sur ce thème, William Ritt et les deux écrivains marquent trois sommets. Il faut attendre 1971 avec Christin et Mézières pour retrouver la même inspi­ration avec Valérian. Nous retrouvons chez W. Ritt la même machine à forer le sol que chez Burroughs le même orifice lointain accédant au monde intérieur et qu’emprun­tèrent Tarzan et le professeur Lidenbrock respectivement. Dans ce monde intérieur, les thèmes de science-fiction s’épanouis­sent : hommes-oiseaux et hommes-papillons, insectes géants, dinosaures, pieuvre géante, ville aérienne, civilisations et monstres dont la cité de l’abîme (épisode précédent) nous avait déjà donné un avant-goût avec son serpent de mer, ses Amazones, son étrange peuple de l’ombre (curieuse convergence avec les Vénusiens obscurs d’Alain Saint-Ogan), son peuple des arbres dont Lee Falk s’est peut-être inspiré quelques années plus tard.

Après cela, le thème des robots ; Dieu sait s’il a hanté l’esprit et les écrits des hommes depuis les temps les plus reculés.

Asimov l’immortalisa ; né du double désir de jouer au dieu en créant un être « vivant » et de se débarrasser de la servitude du travail, il remonte certainement aux profondeurs les plus insondables de notre subconscient. W. Ritt et Clarence Gray l’ont exploité de ma­nière magistrale en y mêlant le thème du Titan (King Kong) dont l’historique n’est plus à faire.

La découverte de substances aux propriétés étranges et inattendues a été longtemps une base fondamentale de la science-fiction au moins depuis la favorite de Wells. L’élément 85 découvert par Kopak donne le départ de ce thème avec un air de vraisemblance, car s’il était inconnu en 1937, cet élément avait sa place prévue dans la classification de Mendeleeff ; il est dommage que sa découverte réelle n’ait pas vérifié l’anticipation de W. Ritt.

La chronosphère suivra ; elle ouvre les portes du passé et de l’avenir, rêve éternel de l’homme ; avant et depuis Wells, combien de fois ce thème sera-t-il exploité avant d’aboutir à la « Pa­trouille du temps » de Poul Anderson, aux paradoxes temporels de Van Vogt, à « L’Or­phelin de Perdide » de Wul ? En donnant à la chronosphère les possibilités d’un astro­nef, William Ritt aboutissait à un classique et même à un poncif du genre, celui des voyages dans l’espace. En commençant vers 1944 par un voyage sur la Lune (après Wells et Mandrake) et en passant ensuite aux sauts de monde en monde, le scénariste nous don­nait tout : du meilleur (planète Delta, Kuviens et Suthiens, lune) comme du pire (les pla­nètes et mondes des années 45 à 50).

L’exploration de l’infiniment petit, si elle a été moins exploitée, n’en est pas neuve pour cela et la seule allusion au monde des microbes de Maurice Renard en serait la preuve ; mais jamais il n’atteignit la puissance atteinte chez W. Ritt et Clarence Gray : les arborescences géantes du vert de gris, le monde inquiétant des microbes, les embû­ches des molécules, les splendeurs de l’uni­vers atomique, la contraction du temps, toute la gamme est parcourue, et si le rêve de Niels Bohr assimilant l’atome à un sys­tème solaire ou celui de Pascal voyant dans le microcosme une image du macrocosme sont dépassés de nos jours, leur puissance poétique reste intacte et trouve sa plus belle concrétisation avec l’aventure de Luc Bradefer. A ces grandes tendances, ajoutons les détails : le déroulement de l’avenir de la Terre (« Chronique du Futur ») avec le très beau film montré à Brick Bradford et à ses compagnons ; les civilisations en avance sur la nôtre (l’an 7000, la planète Gamma) ; le mur électrique du professeur Salisbury, pré­curseur des champs de force du space-opera ; les projectiles auto et radio guidés de Kala Kopak (Témudjin), l’anti-gravitation (le robot géant), la tache noire qui tue par le froid (dans « Donald »).

Encore, si nous voulions aller plus loin dans l’exégèse, nous pourrions parler de l’exploi­tation des mythes et des traditions, et n’est-ce pas là une branche de la science-fiction ? Alors nous retrouverions le Vieux de la mon­tagne, chef de la secte des Assassins, dont l’existence se perpétue en plein vingtième siècle dans une cité secrète de l’Orient, mi-médiévale, mi-moderne, où pièces de D.C.A. escamotables et avions de chasse avoisinent des mœurs médiévales et un décor des Mille-et-Une Nuits, si ce n’est pas de la science-fiction, ça n’en est pas loin, on n’y pénètre peut-être pas mais on fait mieux que l’effleu­rer.

Il faudrait enfin mentionner le fantastique, car s’il se manifeste avec une moindre fré­quence que la S.-F. proprement dite, il n’en est pas moins présent chez W. Ritt et contri­bue à conférer à son œuvre une atmosphère mystérieuse chargée de poésie. Ce fantas­tique se concrétise surtout sous la forme de magie et le premier exemple en est donné dans le « Pays de l’abîme » par Akrou le sorcier qui change de forme à volonté, appa­raît et disparaît de même et suscite des phan­tasmes dans l’esprit de ses ennemis ; le puits magique des Aztèques où le prêtre Xoc évoque l’avenir et qui montre dans un brouil­lard l’apparition martiale de Brick Bradford chevauchant son cheval géant, est un autre exemple, mais le magnifique duel qui oppose le maléfique dieu aztèque Tezcatlipoca à Brick Bradford (symbole ou incarnation de Quetzalcoatl) est un sommet de l’œuvre : rêve, réalité, magie, autre chose peut-être, au-dessus encore de la magie. On voit que William Ritt n’a pas hésité à verser vraiment dans le fantastique pas plus qu’à la même époque Lee Falk n’hésitait à faire de Man­drake un vrai magicien et non le fade illu­sionniste qu’il en fit par la suite sous prétexte de satisfaire des lecteurs avides de réalis­me (?) et dépourvus d’imagination et de sens du rêve et de la poésie.

En résumé, nous pouvons dire que William Ritt et Clarence Gray nous ont offert un éventail presque complet de science-fiction mêlé à du fantastique, traité et illustré avec beaucoup de talent, d’inspiration et de poé­sie ; leur monde, et nous évoquons irrésis­tiblement celui du centre de la Terre, relève plus peut-être de l’onirisme que la création consciente et seul le temps entraînera une dégradation de l’inspiration et de la qualité, mais dans nos souvenirs n’est-ce pas toujours le plus beau et le meilleur qui survit ?…

Auteur : Edouard François