Don Winslow of the navy alias Bernard Tempête

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Don Winslow, Le sympathique officier de marine américain, qui fut l’un des principaux héros d’aventure dans les années trente, a presque existé en la personne de son créateur, Frank Victor Martinek. Né le 15 juin 1895, Martinek fut d’abord petit reporter au Chicago Record Herald alors qu’il suivait en même temps les cours de l’Academy of Fine Arts, dont il obtint le diplôme en 1913. En 1917, il s’engage dans l’U.S. Navy et se distingue de façon fulgurante en créant le laboratoire de physique, chimie et photographie du Navy Intelligence Bureau, service de renseignements de la marine américaine. Il est ensuite nommé aux Renseignements de la Flotte d’Extrême-Orient.

Don Winslow - Bernard Tempête -

Rappelons quel gigantesque panier de crabes régnait en Asie depuis la révolution russe et la déliquescence chinoise. Car non seulement les Tsaristes et les Bolcheviks s’affrontaient dans l’ouest de la Sibérie, mais les Japonais en avaient occupé une partie, à l’Est, et il y avait des missions et des garnisons anglaises et françaises jusqu’en Asie centrale. Les Américains suivaient la situation de près depuis les Philippines et l’Alaska et tâchaient eux aussi de se faire une place. Dans cet imbroglio, les prisonniers tchèques, qui avaient servi dans l’armée autrichienne et avaient été capturés par les Russes, se rendirent maîtres des régions où ils étaient internés, et ils entreprirent de rentrer chez eux en marchant vers les Alliés en Sibérie, plutôt que de traverser la Russie d’Europe trop peuplée et trop défendue. 

Très vite, cette troupe résolue et homogène devint un pion majeur sur l’échiquier politique. Au surplus, le président Wilson s’intéressait au nouvel état tchécoslovaque issu de la victoire alliée et à tous ses ressortissants. En vertu de ses origines familiales, signalées par son nom caractéristique, Martinek se trouva chargé d’assurer la liaison entre le gouvernement américain et la légion tchèque en Sibérie. Il fut ainsi bien placé pour assister directement aux intrigues internationales, aux batailles et aux mutineries. Les Tchèques rapatriés, Martinek, avec toute la côte de Chine et de Corée dans son rayon d’action, eut encore affaire aux ambitions japonaises, aux pirates chinois et aux agents de toutes les puissances. Il manqua plusieurs fois, paraît-il, y laisser sa peau. Le rapport de ces aventures avec le personnage de Don Winslow, officier de renseignements, est évident.

Quittant la marine en 1921 avec le grade de capitaine de corvette, Frank Martinek entre dans les fameux G-Men.  puis finit par renoncer à l’aventure et entre à l’Indiana Standard Oil Company dont il devient vice-président en trois ans.

Pour autant, ses attaches avec la marine n’étaient pas coupées et un jour, dans une conversation, l’amiral Wat T. Cluverius, commandant la base d’entraînement des Grands Lacs, mentionna la difficulté qu’il y avait à recruter des marins dans le Middle-West, peuplé de terriens endurcis. Martinek conçut aussitôt l’idée d’intéresser ce public grâce aux aventures d’un héros imaginaire, idéal du jeune officier de marine et, vers la fin de 1933, il s’était persuadé que la bande dessinée en serait le meilleur véhicule. Martinek, tout en restant vice-président à la Standard Oil, constitue une petite équipe dont il était le scénariste, le cartoonist Léon A. Beroth, déjà auteur de « Tom, Dick and Harry », en étant le directeur artistique ; le cartoonist Cari Hammond était chargé de la documentation et de la mise en pages. Le colonel Frank Knox, bientôt ministre de la Marine, soutint l’entreprise et persuada le Bell Syndicate d’acheter la nouvelle bande.

Le premier strip de « Winslow of the Navy » parut en mars 1934. Tous les journaux ne le lancèrent pas à la fois. Sorti dès le 5 mars dans le New York « Sun », il ne démarra que le 20 dans le Chicago « Daily News ». Début classique, c’est-à-dire en bandes quotidiennes noir et blanc, sans planches en couleurs le dimanche. Devant le succès rencontré, celles-ci commencèrent en janvier 1935. « Don Winslow of the Navy » ne formait qu’une demi-page ; il était accompagné d’une autre série de Beroth, « Bos’n Hal, Sea Scout », parue en France dans « Bilboquet » Au bout de quelques mois. Il n’y eut plus d’événement notable dans l’histoire de la série jusqu’en 1940 où l’excellent Ken Ernst fut embauché comme assistant. Il exécuta les crayons de Don Winslow jusqu’en 1942, avant de prendre la succession d’Allen Saunders sur la vénérable série « Apple Mary ».

le scorpion

La guerre marqua la fin de l’apogée de « Don Winslow » dont il convient de rappeler le contenu. C’est seulement au douzième strip que le héros de l’histoire, le lieutenant de vaisseau Don Winslow avait fait son apparition, en compagnie de son camarade, le rondouillard, fougueux et étourdi Red Pennington. Dans ces premières semaines de la série, ils n’avaient pas encore leur visage définitif, et la dureté maladroite de leurs traits leur donne l’air de deux vieillards. Cette entrée en scène retardée avait permis à Martinek de présenter d’abord, avec ses bases cachées et ses agressions traîtresses, l’organisation secrète « Scorpia », dirigée par celui qui va être l’ennemi numéro un de Don Winslow pendant trente ans, « le Scorpion », comploteur international.

A la fois voleur et revendeur de secrets militaires, fomenteur de graves incidents entre nations, il cherche à déclencher une guerre mondiale. Sous de faux pavillons et de faux uniformes, ses hommes, ses avions, ses sous-marins, ses dirigeables, attaquent sans préavis des malheureux qui naviguaient paisiblement. Les gaz, la dissémination de produits mortels sur les récoltes, l’empoisonnement au cyanure font partie de son arsenal extrêmement varié. Il lui arrive d’attaquer les bases américaines à la faveur de typhons dont il suit la trajectoire grâce à un réseau d’appareils automatiques transmettant les données météo.

Le Scorpion avait un rival en Chine, « le Faucon », un inquiétant magicien dissimulé sous les apparences d’un mendiant. D’autres adversaires eurent par moment la vedette « le Crocodile » et sa cité stratosphérique en 1936, le Dr Centaure, inventeur d’ultra-sons paralysants, en 1936-1937, « le Nain » et ses agents — la Duchesse et le Dr Thor — en 1937-1938, un Nippo-Américain

Pirates aériens embusqués dans les îles mystérieuses ou dans les solitudes montagnardes, combustibles secrets, formules volées par de belles espionnes, aciers spéciaux pour super blindages, engins bizarres, contrebande d’armes et rayon de la mort, marchands de canons sans scrupules, tel est l’univers où se battent Don Winslow et ses comparses.

Don Winslow contre le crocodile

Don Winslow contre le crocodile : Paru aux Etats-Unis en 1936, l'épisode du crocodile et de la base stratosphérique, abondant en idées diaboliques et en savoureuses naïvetés, fut publié en France du numéro 171 au numéro 187 du Journal de Mickey (23 janvier au 15 mai 1938).
la Duchesse

Il est évident que si la compétence de Martinek en matière de Deuxième Bureau apparaît à de nombreux détails, le scénario de Don Winslow est, dans l’ensemble, fort peu retenu par le souci du réalisme. Le romantisme de l’espionnage, du savant dévoyé, du comploteur génial, « universelle aragne », y domine les références à la situation internationale réelle. Les auteurs de Don Winslow gardaient aussi un œil sur Dick Tracy, tant pour la forme que pour le fond, et la dégradation injuste de Don en 1937 fait écho à l’expulsion de Dick Tracy de la police. Un œil aussi sur Doc Savage : le Nain et son yacht, apparus dans « Don Winslow » au début de 1938, sont empruntés à « Repel », une nouvelle de Doc Savage parue en 1937.

Don Winslow est pourtant une des premières bandes, sinon la première, à se référer parfois à une actualité précise : ainsi l’épisode où le croiseur de Don évacue des civils américains pris dans la guerre d’Espagne (15 novembre 1936). A l’occasion, on reconnaît dans les images le rocher de Gibraltar ou celui de Monaco. Les bases navales mentionnées (Guantanamo, Cavité, etc.) sont réelles.

La plupart des avions sont identifiables. On y voit apparaître un des premiers amphibies « Catalina », mais le caractère précurseur de la série apparaît dans la fantaisie du scénario comme dans l’absence de ce souci de précision absolue qui est devenu, depuis lors, la hantise des dessinateurs. La série ne devait jamais sortir de cet à peu près, alors que Caniff faisait évoluer la bande d’aventures vers un réalisme documentaire scrupuleux.

Un caractère très remarquable de la série est son pacifisme militant. Les déclarations contre les fauteurs de guerre, les marchands de canons, la « folie de la guerre » y sont constantes et naïves, mais sincères. Une coopération internationale contre les pêcheurs en eau trouble y est prônée, et montrée en action. La canonnade en règle qui met fin aux exploits stratosphériques du Crocodile est très exceptionnelle.

Don Winslow - Bernard Tempête - Journal de Mickey
Don Winslow - Bernard Tempête - Journal de Mickey

Don Winslow fut exporté avec succès. En France, les strips quotidiens sortirent dans « l’Aventureux » à partir du N°1 (8 mars 1936) parfois en couleurs et parfois en noir, sous le titre « Don Winslow ». Les planches du dimanche parurent ensuite dans « le journal de Mickey » depuis le N° 171 (23 janvier 1938) sous le nom de « Bernard Tempête ». Red était devenu « La Bouée ». Dans « Mickey », les planches de Don Winslow étaient complètement disloquées.

Une des particularités de « Bernard Tempête » était l’extrême prudence de la traduction : les allusions fréquentes du texte américain à des nations et à des lieux précis étaient systématiquement camouflées : l’Espagne devint la Palivonie, Monte-Carlo, où Don rencontre la Duchesse, fut travesti en « Marle-Conto », Gibraltar en «Tagilbar»; le « british cruiser » qui coule le sous-marin du Nain, fin février 1938, perdit toute nationalité en France (Mickey 225, 226 et 227), bien que la boucle du galon supérieur, sur les manches de son commandant, caractéristique de la Royal Navy, ne laisse aucun doute sur la question. Certaines déclarations militantes furent atténuées ou supprimées. Dans la dernière image de la planche de la Duchesse, Don Winslow termine son ballon par « cet assassin qui pousse à une guerre mondiale pour gagner de l’agent » : il n’en reste rien dans le texte français.

Le 24 septembre 1939, dans le numéro 258 du « Journal de Mickey », les lecteurs eurent la surprise de trouver un « Bernard Tempête » presque méconnaissable, devenu châtain blond, et péchant à la ligne. Pas de trace de la Bouée à l’horizon. et le style du dessin avait complètement changé. La signature de Beroth est remplacée par celle de C. Sogny. Après l’apparition d’un nouveau partenaire, Victor Froidevaux, ingénieur spécialiste des sous-marins de poche, il devint bientôt évident que l’on ne reverrait plus Red la Bouée. Cette transformation laissa quelque peu perplexes les lecteurs de « Mickey ». Opéra Mundi, propriétaire du titre « Bernard Tempête » (mais non du personnage de Red alias la Bouée) avait cessé d’acheter les planches de « Don Winslow » et avait confié le maintien de « Bernard Tempête » à Sogny.

Don Winslow - Bernard Tempête - dessin s de Sogny

Sogny dessinait toujours « Bernard Tempête » ainsi qu’une imitation de « Richard le Téméraire » — dans le « Journal de Mickey » de zone libre en juillet 1942 : au N° 389, le Don Winslow français poursuivait toujours ses aventures. Il affrontait au canon et à la torpille un faux iceberg, repaire de pirates. Entre temps, Victor et lui avaient déjoué les complots de l’ambitieux don Mirajo et les entreprises criminelles du Maître de la Foudre, savant mégalomane capable, depuis sa base insulaire, de susciter des cyclones dévastateurs. Ensuite, un long épisode africain avait précédé l’expédition arctique.

Pendant ce temps, l’authentique Don Winslow avait continué de paraître dans l’« Aventureux » jusqu’au 18 mai 1941. Quelques mois après, ses jeunes lecteurs, habitués aux triomphes de l’U.S. Navy, recevaient les nouvelles de Pearl Harbour, des Philippines, de Wake, de Singapour… Que diable faisait-il, Don Winslow, essayait-il de perdre la guerre ? Tout s’arrangea finalement et Don revint en France au lendemain du conflit, en 1946-1949, en récits complets et dans « l’Astucieux » sous un nouveau titre : « l’intrépide capitaine Eric Winslow ».

Pour les récits complets, leur remarquable bibliographie publiée par Futuropolis en recense 15 avant 1944 dans les collections « l’Audacieux » et « Diamant » et 18 après la guerre, dans les collections « Belles aventures » (3), « Hurrah » (8), « l’Audacieux, Editions Mondiales » (1), « Belles aventures, Editions Mondiales» (1) et 5 dans les parutions additionnelles à « Tarzan ».

Don Winslow - Héros de la Marine - Collection Belles aventures (1947)
Don Winslow - Héros de la Marine - Collection Belles aventures (1947)

Les années cinquante virent l’essoufflement et la disparition de Don Winslow. Après avoir cessé de paraître en 1949, la version comic-book publiée par Fawcett ressuscita de 1951 à 1953, mais les scénarios n’étaient que « de la Science-Fiction de second ordre », selon Leiffer et Latona : Don affronta les soucoupes volantes, fit un voyage sur Vénus. Fawcett disparu, le groupe Charlton racheta Don Winslow (version comic-book uniquement) et le fit encore paraître en 1955 sous son nom ainsi que dans le magazine « T.V. Teens ». Quant au Don Winslow de la presse quotidienne, le vrai, il avait été cédé au General Features Syndicate le 4 août 1952.

Don Winslow - Le Grand Lama - Collection l'Audacieux (1946)

Ce nouveau propriétaire en confia bientôt le dessin à John Jordan, déjà cité pour avoir réalisé la version comic book. Beroth créa une autre série, « Kitten Kaye ». Simultanément, Don cessa de travailler uniquement pour la marine et fut présenté comme officier de renseignement au service direct du Ministère de la Défense, qui venait d’être créé. Mais ses aventures traditionnelles n’étaient plus en prise sur l’actualité. En 1955, une crise cardiaque contraignait Frank Martinek au repos. En 1960 il quittait la Standard Oil et prenait sa retraite à Tucson (Arizona). Le 30 juillet 1955 paraissait le dernier strip de « Don Winslow of the Navy », et en septembre le dernier comic book Charlton.

Ainsi disparut cette série dont les très sympathiques héros avaient connu le succès, qui avait été un des principaux piliers de la bande d’aventures et qui avait contribué au grand tournant des Comics dans les années trente en imposant un nouveau type de personnage — l’officier — et en introduisant un certain réalisme documentaire à une époque où il était à peu près inexistant.

Pierre COUPERIE.